SEXE ET IDENTITÉ

Une identité mal définie peut aussi être cause de problèmes sexuels.

« Qui suis-je donc ?» se demande encore Suzanne, tandis qu’elle me raconte sa vie de caméléon du sexe. Garçon manqué durant l'enfance, elle refusait sa féminité au point d'enrager à la vue de ses seins qui poussaient trop vite. A quinze ans elle est une véritable Messaline, menant de front plusieurs relations. Elle veut vérifier le fonctionnement de sa sexualité, comme s'il s'agissait de sa seule raison d'être. Fidèle pendant huit ans à un garçon doux et intelligent, qui conclut pourtant un peu trop vite leurs rapports sexuels, elle n'atteint l'orgasme qu'en pensant à l'une de ses compagnes de classe. Ce furent les prémices d'une expérience homosexuelle unique et peu satisfaisante.

Elle porte toujours les signes de ce passé mouvementé. Le refus de sa féminité l'empêche encore de porter des robes. Elle vit depuis un an une relation avec un homme plus âgé qui l'excite, mais avec qui elle n'a pas d'orgasme. Elle y pourvoit seule, par la masturbation. Tout comme Thérèse, Suzanne a besoin de tout contrôler. Non seulement l'autre n'a pas de place dans son imaginaire et sa sexualité, mais elle est de plus incapable de définir complètement son identité. Une thérapie sexuelle n'est pas suffisante. Il faut que Suzanne apprenne à concilier la part masculine et la part féminine de son être. Seule une psychanalyse classique peut l'aider à y parvenir.

UN LIBIDO GRAMME PLAT

Si Suzanne a du mal à atteindre l’orgasme, d'autres ne connaissent pas le désir. En apparence, du moins. En effet, la sexologie moderne considère qu'il n'existe pas de désir absent et que l'absence de pulsions sexuelles est due à un excès de contrôle de soi. Les raisons de cette anomalie sont parfois fiées à un événement précis : une grossesse mal vécue, un avortement culpabilisant, la mort d'un être cher. Mais la cause peut être plus difficile à trouver, même si la question est simple et, qu'elle résonne, prononcée par une voix féminine, à peu près de cette façon : « De quoi suis-je lasse ? Du sexe, des hommes ou de cet homme en particulier ? »

Il peut s'agir, dans le premier cas, d’un excès de prolactine, cette hormone dont le taux monte en cas de stress, ou d'une dépression. Dans le deuxième cas, d’un problème d'identité ou d’une homosexualité latente. Quant au dernier cas, il est évident qu'il exprime un conflit de couple, dont le motif peut être l'existence d'un autre objet de désir, réel ou imaginaire. L'énergie sexuelle existe, elle est seulement inhibée. Certains facteurs culturels peuvent être responsables de cette inhibition : il suffit de voir à quel point la sexualité des minorités érotiques ou des femmes âgées suscite des réserves. On ne peut pourtant pas imputer ces problèmes aux seuls obstacles physiologiques. C'est parfois sur des blocages mentaux que trébuche l'expression de comportements sexuels.

Il peut s'agir aussi de pulsions violentes dont l'origine n'est pas strictement sexuelle. Patricia, par exemple, ressent une forte répulsion pour les hommes qui lui font la cour. Dans ses rêves elle passe son temps à essayer de les castrer, résidu d'une tentative de viol. Du reste, Patricia refuse d'exprimer ses tendances hostiles et réprime toutes ses pulsions, aussi bien agressives que sexuelles. Derrière ces masques se cache le désir sexuel. Il faut se persuader qu'il est une énergie et une force, que l'histoire personnelle bloque ou dévie. Il faut que chaque être humain trouve le juste canal de son érotisme qui est, selon le cas, visuel, tactile, olfactif, auditif ou imaginaire. Une femme tactile n'aura que faire d'un film érotique ; un massage californien sera bien plus efficace. Les exercices d'expression corporelle ne seront pas très utiles avec un partenaire dont l'excitation passe par l'imagination. Si on excepte les prétendus aphrodisiaques alimentaires et pharmacologiques, il reste deux alternatives : la gestion de son corps ou celle de son imaginaire. Les deux peuvent donner un second souffle à l'énergie du désir.

Lorsqu'on ne parvient pas à découvrir où naît le désir, il faut retourner sur les lieux qui l'ont vu mourir. Dans mon livre la Méchanceté , j'ai pu vérifier que la disparition du désir vient souvent d'une hostilité mal gérée. En ramenant l'amour dans la sphère de l'hygiène, certains facteurs tels que le SIDA ont rapproché l’amour de la mort ; ce qui n'est pas fait pour arranger les choses. Par ailleurs, le désir, comme l'appétit, connaît des intermittences. Comme une vaccination, il faudrait donc le renouveler périodiquement. Mais le désir meurt le plus souvent dans le monde des sentiments négatifs, là où règnent la rancœur et l'estime perdue.