Les nouvelles orientations sexuelles

LA CHASTETÉ

Qui aurait pu l’imaginer ? La chasteté, principe fondamental de l’époque victorienne, est, en cette fin de millénaire, une valeur avec laquelle il faut compter. Aujourd’hui pourtant, la confusion règne quant au sens de cette notion. On ne parvient même plus à comprendre la différence entre chasteté et virginité. L’évidence veut que la première soit un état d'esprit et la seconde une particularité anatomique. Mais allez l'expliquer aux jeunes filles qui, juste avant leur mariage, demandent à un chirurgien de leur refaire une virginité, sans bien comprendre qu’elles ont de toute manière perdu leur chasteté ! Ou à celles qui considèrent qu’elles sont chastes et pures parce qu’elles n'ont jamais connu la pénétration alors qu’elles ont expérimenté bien d’autres pratiques sexuelles.

On rencontre aussi de nouvelles vierges qui, confrontées à une phase difficile de leur existence, renoncent à toute vie sexuelle afin d’éviter les complications qu’elle engendre. Des jeunes couples préfèrent approfondir leur réflexion sur l’amour et décident de ne pas avoir de rapports complets avant le mariage. D’autres choisissent l’abstinence par peur du SIDA ; alors la qualité de la santé entre en conflit avec la qualité de vie. D’autres, inversement, vivent la chasteté comme un poids dont il faut se libérer au plus vite. Pour d’autres, enfin, la chasteté est un moyen comme un autre d'exprimer le contrôle qu'ils veulent exercer sur le monde. C’est un trait caractéristique des personnalités obsessionnelles et des anorexiques telles qu’Antonella. Elle imagine que chaque fois qu’elle se laisse aller, c'est la partie diabolique de son être qui triomphe. Elle vit donc sans sexe, sans nourriture et sans autre plaisir que celui de l’auto-contrôle, qui la comble sur le plan psychologique et la détruit physiquement. Son corps tyrannisé en est arrivé au point qu'il refuse de laisser s’écouler le flux menstruel.

La chasteté peut donc être bonne ou mauvaise. Elle est éminemment respectable lorsqu'elle est un choix ou une valeur individuelle. Il lui arrive même d'être un aphrodisiaque, puisqu'elle redonne du goût à la transgression. On peut contrôler sa faim sans pour autant perdre l'appétit et tomber dans l’anorexie sexuelle. Entre la chasteté et la promiscuité, il y a toute la gamme des plaisirs de la vie.

LE SEXE VIRTUEL

On s'aime par téléphone, par fax, sur réseau Internet et sur site de rencontre: notre époque est décidément celle du sexe virtuel. Que peut- on bien chercher et trouver dans ces contacts à distance, c'est une autre question. Selon les statistiques concernant ces nouvelles formes de sexualité, le phénomène concerne majoritairement des hommes recherchant une compagnie féminine (ces appels concernent les neuf dixièmes des cas). Suivent les femmes à la recherche d'autres femmes (590 sur 10 000 appels), puis les hommes souhaitant rencontrer d'autres hommes (150), enfin les femmes souhaitant rencontrer des hommes (110). Bien peu de pornographie dans ces messages, tout au plus des recettes de séduction et des conseils pour raviver l'ardeur conjugale. Les choses les plus piquantes sont ailleurs.

Le Sénat américain a proposé une loi interdisant la pornographie sur le réseau Internet, qui relie aujourd'hui plus de vingt millions de personnes dans le monde. Il sera bien difficile de définir qui sera responsable de son application puisque ce réseau n’a pas de frontière. On ne peut nier que ce qu’on y trouve dépasse souvent les bornes : pédophilie, sadomasochisme, zoophilie, et tout cela à la portée de tout mineur ayant un minimum d’expérience informatique. La dernière nouveauté s’appelle le « video sex » : on compose un numéro de téléphone et, contre paiement, on peut régler le strip-tease d’une superbe créature, qui attend ses clients virtuels dans une chambre d’hôtel à San Diego, Californie. En Europe, les numéros érotiques ont posé de sérieux problèmes tant à ceux qui se sont ruinés en appels qu'à la société Telecom, à qui on a reproché de légitimer les perversions de ses clients.

Les expressions du sexe virtuel sont fort nombreuses.

Pourtant elles ne posent qu'une seule question : cette pratique est-elle inoffensive ou dangereuse ? À première vue, il semble qu'il vaut mieux pratiquer l'amour virtuel que l'amour réel, cela règle au moins le problème du SIDA. Et puis l'anonymat aide à l'émergence d'une atmosphère ludique, à condition de ne pas abuser. Lorsque le sexe virtuel remplace totalement le contact avec autrui, il devient un alibi pour ceux qui ont peur des relations humaines. Mieux vaut téléphoner à une vieille connaissance et discuter deux heures avec elle. C'est bon pour l'amour et pour... le porte-monnaie.

L’AUTO-ÉROTISME

Le SIDA a rendu à la masturbation une place de choix parmi les comportements sexuels actuels. Il faudrait pourtant clarifier certains aspects de cette habitude qui souvent s'ancre dès l'enfance, au cours des premières expériences d'auto-érotisme. L'enfant porte naturellement les mains à ses organes génitaux, et les parents ne savent pas s'il faut le laisser faire ou le réprimander. Le bon choix se situe quelque part entre les deux : il faut en parler, tout en prenant l'onanisme pour ce qu'il est, c'est-à-dire un instinct naturel.

Les préventions contre la masturbation naissent de préjugés. Beaucoup pensent que, chez les petites filles, elle risque d'empêcher que leur orgasme futur dépasse le stade clitoridien et les prive définitivement du plaisir de l'orgasme vaginal. C'est peut-être vrai. Notre corps s'habitue très vite aux habitudes précoces. Mais l'absence d’érotisme adolescent est encore plus inquiétant pour la sexualité future. Il faut craindre alors le refoulement de comportements qui ont existé mais qui ont été effacés par la culpabilité. La façon dont est pratiqué l'onanisme est elle aussi révélatrice : se masturber sans les mains, à l'aide d'un coussin serré entre les jambes, est le signe d'inhibitions plus grandes. Une de mes patientes ne parvient à éprouver du plaisir que lorsqu'elle se masturbe accroupie, comme elle le faisait petite, assise sur un bidet. Ce qui prouve bien qu’elle est victime de blocages qui remontent à l'enfance.

La masturbation ne devient véritablement un problème que lorsqu'elle se substitue complètement au coït. Plus qu'au comportement physique, le sexologue doit alors s'intéresser aux fantasmes qui l'accompagnent. On peut s'inquiéter par exemple lorsqu'une femme ne s'excite qu'au souvenir des échanges sexuels qu’elle a eus avec son frère ; la même distinction caractériserait l'auto-érotisme au sein du couple. Beaucoup de femmes sont stupéfaites de trouver leur mari en train de se masturber devant la télévision. De même, les maris déçus par le manque de désir de leur femme s'étonnent de trouver un vibromasseur dans leur sac. Il ne s'agit plus alors d'un simple refus lié à une sexualité commune, mais d'une véritable pathologie de l'attraction conjugale.

Bien sûr, la masturbation peut aussi enrichir le dialogue intime du couple. Elle peut être, pour une union un peu essoufflée, un bon préliminaire ou une alternative au rapport complet, comme pour les adolescents ou les personnes âgées. Elle est parfois le refuge de l'amant qui s'excite à la pensée de son partenaire lointain... dans l'attente de son retour.

QUAND LE SEXE DEVIENT UNE OBLIGATION

Il est dangereux d'aborder une grossesse dans l'ignorance ; le rapport de couple peut en pâtir. Ce fut le cas pour Mélanie et Marc, heureux parents d'un petit garçon de quatre ans. Ils me consultent afin de comprendre pourquoi leur vie sexuelle est un tel échec. Ils n’ont que trois ou quatre rapports par an - ce dont Mélanie tient Marc pour responsable. Lui s'en prend à son travail qui le stresse et finit pas le castrer. Comme tant d'autres, ils restent ensemble, convaincus que leur problème sera magiquement résolu.

Leurs histoires sont complètement opposées. La sexualité de Marc a été enfermée dans la rigidité d’une éducation très conformiste. Il déteste les préliminaires et va droit au but, ou tout du moins il y allait. Mélanie est persuadée, depuis son adolescence, que la multiplication des rapports sexuels développe la féminité. Mais l'initiative en revient à l'homme, sollicité comme il se doit. Leurs problèmes ne viennent pas seulement de cette différence. J’ai pu, en les laissant parler librement, identifier le moment où ils ont commencé à ne plus s'entendre au lit. Après deux ans de mariage, l’enfant tardait à venir et le gynécologue consulté leur a conseillé d'avoir des rapports sexuels fréquents et à des dates plus propices. Il ne s'est pas demandé si ces contraintes ne risquaient pas de détruire leur érotisme. En effet, Mélanie se donnait de la peine et Marc s'est senti agressé : il était convaincu que sa femme s'intéressait plus à ses spermatozoïdes qu'à son corps. Cela arrive d'ailleurs plus souvent qu'on ne pense.

Il n'est pas rare que des médecins peu portés sur la psychologie endommagent la sexualité de leurs patients, particulièrement au moment crucial de la grossesse. Il faudrait par exemple, avant de permettre à un homme d'assister à l'accouchement de sa compagne, savoir si cette vision n'aura pas de conséquences malheureuses pour son érotisme. Dans un cas comme celui de Mélanie et Marc, il aurait peut-être mieux valu recourir à l'insémination artificielle homologue (c'est-à-dire avec le sperme du mari) et les laisser vivre leur sexualité comme ils l'entendaient